(Saint) Bernard de Clairvaux à Ostin
Parmi les Passagers des siècles d’Ostin, Bernard de Clairvaux occupe la première place chronologique des personnalités qui ont fait les riches heures d’Ostin. Il fut, à ce titre, à la fois le héros et le héraut majeur de la 2e Croisade dont il assurait la promotion en 1147. Le pape Eugène III ayant trouvé à se loger au château de Dhuy, Bernard de Clairvaux, dans sa suite, séjourna juste à côté, au prieuré d’Ostin.
Bernard de Clairvaux, 1090-1153, avait déjà précédemment séjourné à l’abbaye de Villers-la-Ville qu’il avait fo
ndée et consacrée en 1146. En ce début de 1147, dit Geoffroy d’Auxerre son historiographe et compagnon de voyage, Bernard le grand apôtre de la nouvelle croisade, venant d’Allemagne et se dirigeant de Huy vers Gembloux trouva à s’héberger à Ostin, un prieuré relevant de l’abbaye de Villers-en-Brabant, aujourd’hui Villers-la-Ville. Dans les nombreuses propriétés que l’abbaye comptait dans le namurois, Ostin faisait partie du groupe Sud. Ces censes monacales étaient dirigées par un grangerius, une sorte de moine convers supérieur et portaient le nom de granges ou grangies. (1)
A la suite de Robert de Molesme, fondateur de l’ordre de Citeaux en 1098, Etienne Harding repris la direction de cette abbaye mère en 1109. Le moine Bernard y entreprit alors la réforme de l’ordre cistercien, décriant les fastes de Cluny et les enluminures des copistes à qui il recommandait plus de sobriété. Le futur saint homme poursuivait le dessein de ramener les moines bénédictins dans la règle du travail manuel en durcissant les exigences de la vie spirituelle. Il n’avait eu de cesse de vouloir soustraire les religieux et leurs administrés aux si nombreuses tentations temporelles : pauvreté, silence et prière devaient être la règle pour tous.
Les premiers inquisiteurs et leurs milices omnipotentes n’allaient pas tarder à apparaître à la fin du XIIe siècle et conduire le monde chrétien par des jugements d’opinions dépourvus de la plus élémentaire liberté de conscience. Animé d’une foi à tout épreuve, le moine Bernard, fort en voix, prêchant urbi et orbi jusqu’à l’épuisement, avait l’oreille du pape Eugène III, un pape que l’abbaye de Clairvaux avait donné à Rome et que le prédicateur conseillait, d’autant plus en verve qu’il avait été chargé de l’organisation de cette croisade. Il avait conçu l’épopée qui était coiffée de cette mission divine de libérer le tombeau du Christ. La puissance politique et économique des monastères était alors à leur apogée. Mais peu de gens revinrent de l’aventure du Moyen Orient, les moines-soldats n’ayant pu empêcher le fiasco, diront les historiens, à l’unisson. (2)
Evitant la disgrâce, Bernard de Clairvaux, en arbitre de la chrétienté, défendit les Juifs qu’il mit sous sa protection, déclarant qu’il valait mieux convertir par la persuasion, laissant à d’autres, et pour trois siècles d’Inquisition, la conversion violente par la soumission à la question (par l’eau, le feu et la poutre).
L’abbé Bernard se préoccupait également des arts auxquels il étendit les principes de discipline sévère de la vie monacale. Cette révolution cistercienne lui fit ainsi revoir, selon sa ligne de vie ascétique, la décoration architecturale des églises et des nombreux monastères qu’il n’avait cessé de créer (69 abbayes et 98 maisons-filles dans toute l’Europe, de la Norvège au Portugal et de la Haute-Ecosse à l’Italie méridionale) jusqu’aux mélodies liturgiques. Il fit
dépouiller les unes et les autres créations de toutes surcharges et fioritures gratuites, bannissant les œuvres visuelles aussi talentueuses qu’elles fussent au motif que les formes étaient de nature trop distrayantes de la spiritualité et ne conservant en musique que l’épure mélodique la plus simple, à la limite du dessèchement. Monastères, couvents, églises (dont Villers-la-Ville, l’abbaye des Dunes au littoral de la Mer du Nord, Loos en Flandre et Orval) devaient ainsi être exclusivement réservés à la prière et à l’approfondissement des questions spirituelles. Bernard de Clairvaux cultivant le paradoxe prônait encore, à l’inverse d’Abélard, de ne pas partager les savoirs. (3)
Il laissa sur la musique de son temps et dans l’histoire de la musique une empreinte durable. Divers écrits musicaux retiennent l’attention, notamment ceux sur le plain-chant : des lettres et des opuscules, dont un traité sur les 8 tons, Tonale, ont été traduits en français.
Bernard de Clairvaux fut canonisé en 1174 et fait Docteur de l’Eglise en 1860.
En 1998, une exposition commémorative à Villers-la-Ville soulignait les rapports épistolaires qu’il eut avec Hildegarde von Bingen, une musicienne, compositrice Allemande, et esprit parmi les plus éclairés et novateurs de ce XIIe siècle, une artiste qu’il avait assurée de sa protection tout en favorisant la diffusion de ses œuvres. Un siècle effervescent à bien des égards. (4)
H.B.
1. Eugène del Marmol, Le village d’Ostin. Annales de la Société archéologique de Namur. 1855-1856. Tome 4. pp. 243 à 246.
2. Pierre Riché, Petite vie de saint Bernard. Desclée de Brouwer. 1996.
3. R. Bonheur, Saint Bernard. Dictionnaire biographique. Imago Mundi. 2011.
4. Michel Debrocq, Hildegarde von Bingen, compositrice et visionnaire. Le Soir, 9 septembre 1998.