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Archives pour la catégorie ‘Histoire du château’

(Saint) Bernard de Clairvaux à Ostin

01/01/2012 Comments off

Parmi les Passagers des siècles d’Ostin, Bernard de Clairvaux occupe la première place chronologique des personnalités qui ont fait les riches heures d’Ostin. Il fut, à ce titre, à la fois le héros et le héraut majeur de la 2e Croisade dont il assurait la promotion en 1147. Le pape Eugène III ayant trouvé à se loger au château de Dhuy, Bernard de Clairvaux, dans sa suite, séjourna juste à côté, au prieuré d’Ostin.

Bernard de Clairvaux, 1090-1153, avait déjà précédemment séjourné à l’abbaye de Villers-la-Ville qu’il avait fondée et consacrée en 1146. En ce début de 1147, dit Geoffroy d’Auxerre son historiographe et compagnon de voyage, Bernard le grand apôtre de la nouvelle croisade, venant d’Allemagne et se dirigeant de Huy vers Gembloux trouva à s’héberger à Ostin, un prieuré relevant de l’abbaye de Villers-en-Brabant, aujourd’hui Villers-la-Ville. Dans les nombreuses propriétés que l’abbaye comptait dans le namurois, Ostin faisait partie du groupe Sud. Ces censes monacales étaient dirigées par un grangerius, une sorte de moine convers supérieur et portaient le nom de granges ou grangies. (1)

A la suite de Robert de Molesme, fondateur de l’ordre de Citeaux en 1098, Etienne Harding repris la direction de cette abbaye mère en 1109. Le moine Bernard y entreprit alors la réforme de l’ordre cistercien, décriant les fastes de Cluny et les enluminures des copistes à qui il recommandait plus de sobriété. Le futur saint homme poursuivait le dessein de ramener les moines bénédictins dans la règle du travail manuel en durcissant les exigences de la vie spirituelle. Il n’avait eu de cesse de vouloir soustraire les religieux et leurs administrés aux si nombreuses tentations temporelles : pauvreté, silence et prière devaient être la règle pour tous.
Les premiers inquisiteurs et leurs milices omnipotentes n’allaient pas tarder à apparaître à la fin du XIIe siècle et conduire le monde chrétien par des jugements d’opinions dépourvus de la plus élémentaire liberté de conscience. Animé d’une foi à tout épreuve, le moine Bernard, fort en voix, prêchant urbi et orbi jusqu’à l’épuisement, avait l’oreille du pape Eugène III, un pape que l’abbaye de Clairvaux avait donné à Rome et que le prédicateur conseillait, d’autant plus en verve qu’il avait été chargé de l’organisation de cette croisade. Il avait conçu l’épopée qui était coiffée de cette mission divine de libérer le tombeau du Christ. La puissance politique et économique des monastères était alors à leur apogée. Mais peu de gens revinrent de l’aventure du Moyen Orient, les moines-soldats n’ayant pu empêcher le fiasco, diront les historiens, à l’unisson. (2)
Evitant la disgrâce, Bernard de Clairvaux, en arbitre de la chrétienté, défendit les Juifs qu’il mit sous sa protection, déclarant qu’il valait mieux convertir par la persuasion, laissant à d’autres, et pour trois siècles d’Inquisition, la conversion violente par la soumission à la question (par l’eau, le feu et la poutre).

L’abbé Bernard se préoccupait également des arts auxquels il étendit les principes de discipline sévère de la vie monacale. Cette révolution cistercienne lui fit ainsi revoir, selon sa ligne de vie ascétique, la décoration architecturale des églises et des nombreux monastères qu’il n’avait cessé de créer (69 abbayes et 98 maisons-filles dans toute l’Europe, de la Norvège au Portugal et de la Haute-Ecosse à l’Italie méridionale) jusqu’aux mélodies liturgiques. Il fit dépouiller les unes et les autres créations de toutes surcharges et fioritures gratuites, bannissant les œuvres visuelles aussi talentueuses qu’elles fussent au motif que les formes étaient de nature trop distrayantes de la spiritualité et ne conservant en musique que l’épure mélodique la plus simple, à la limite du dessèchement. Monastères, couvents, églises (dont Villers-la-Ville, l’abbaye des Dunes au littoral de la Mer du Nord, Loos en Flandre et Orval) devaient ainsi être exclusivement réservés à la prière et à l’approfondissement des questions spirituelles.  Bernard de Clairvaux cultivant le paradoxe prônait encore, à l’inverse d’Abélard, de ne pas partager les savoirs. (3)

Il laissa sur la musique de son temps et dans l’histoire de la musique une empreinte durable. Divers écrits musicaux retiennent l’attention, notamment ceux sur le plain-chant : des lettres et des opuscules, dont un traité sur les 8 tons, Tonale, ont été traduits en français.

Bernard de Clairvaux fut canonisé en 1174 et fait Docteur de l’Eglise en 1860.

En 1998, une exposition commémorative à Villers-la-Ville soulignait les rapports épistolaires qu’il eut avec Hildegarde von Bingen, une musicienne, compositrice Allemande, et esprit parmi les plus éclairés et novateurs de ce XIIe siècle, une artiste qu’il avait assurée de sa protection tout en favorisant la diffusion de ses œuvres. Un siècle effervescent à bien des égards. (4)

H.B.

1. Eugène del Marmol, Le village d’Ostin. Annales de la Société archéologique de Namur. 1855-1856. Tome 4. pp. 243 à 246.
2. Pierre Riché, Petite vie de saint Bernard. Desclée de Brouwer. 1996.
3. R. Bonheur, Saint Bernard. Dictionnaire biographique. Imago Mundi. 2011.
4. Michel Debrocq, Hildegarde von Bingen, compositrice et visionnaire. Le Soir, 9 septembre 1998.

Edouard Mertens, une tradition de pédagogie à Ostin

20/10/2011 Comments off

En automne 1984, pendant les premiers travaux de restauration et d’adaptation d’Ostin entrepris à dessein d’accueillir les vacanciers-musiciens en stages d’été, on se mit également en quête de retrouver “les passagers des siècles” qui occupèrent ces lieux et d’en dresser l’historique. On apprit rapidement qu’au tournant de la moitié du XIXe siècle, Ostin fut le siège d’une institution pédagogique destinée au perfectionnement aux  métiers de l’agriculture et de l’horticulture. Cette école fut dirigée de 1849 à 1855 par le propriétaire des lieux, le baron Edouard Mertens, qui tenait ces biens de sa mère, la dame veuve Louis-Joseph Mertens, née Krüger, qui les avait acquis, elle, précédemment, d’Alexandrine de Brunet. Elle-même en était devenue propriétaire par une vente publique à Namur, en juillet 1825.

Une famine importante avait déferlé sur l’Europe de 1845 à 1847. Cette disette avait provoqué dans nos contrées une crise économique profonde. Le gouvernement du jeune Etat de la Belgique, dès 1849,  soucieux de répondre aux graves problèmes d’approvisionnement alimentaire, avait décidé de créer à travers le territoire national pas moins de treize fermes-écoles (1) avec l’espoir d’améliorer rapidement les rendements des terres cultivées.  Cependant, ces efforts et les subsides alloués par la suite entre 1855 et 1860, furent limités aux institutions de Nivelles et Lierre et finalement, en Wallonie, par la loi du 18 juillet 1860, une seule institution d’enseignement supérieur allait subsister et bénéficier de l’aide publique. Celle-ci fut dès lors concentrée sur Gembloux où naquit, en 1861, la Faculté universitaire des Sciences agronomiques de cette ville.

Le baron Edouard Mertens ferma son école en mars 1855, vendit son domaine et le contenu de celui-ci à la famille t’Sterstevens qui s’en porta acquéreur à la vente publique du 3 juillet 1855. L’affiche de cette vente apprend par le détail, que le domaine était constitué de 203 ha de bonnes terres de culture. 25 ha arborés des espèces les plus choisies, séculaires, étaient réservés au parc de plaisance entourant le corps de logis du château en ce inclus l’étang artificiel creusé au Nord-Ouest des bâtisses au tout début du XVIIIe siècle. Les briques ainsi confectionnées sur place avec l’argile puisé dans l’étang avaient servi en 1714  à Charles-Joseph Marotte de Montigny, à reconstruire quasi complètement le château et la plupart des dépendances de celui-ci.

Ces écoles expérimentales, créées suite à l’appel du Ministre de l’Intérieur Charles Rogier en 1847, avaient reçu la mission de décupler les ressources et les forces de la production agricole au moyen d’un enseignement spécial à la fois théorique et pratique (2). On y dispensait encore des cours de science vétérinaire. L’ensemble des écoles disposaient pour la réalisation de cet objectif d’un crédit d’un million de francs, ce qui représentait un budget considérable pour l’époque.

Great exhibition of the works of industry of all nations, Henry Courtney Selous

La reine Victoria à la cérémonie d’ouverture de la "Great exhibition of the works of industry of all nations", au Crystal Palace de Londres, le 1er mai 1851.

Le site d’Ostin fut choisi par le ministère de l’Intérieur, en raison des vastes connaissances en agriculture du baron Mertens. Le C.V. de l’impétrant, dirions-nous aujourd’hui, autant que les grandes capacités d’accueil de son entreprise agricole et d’élevage avaient plaidé en sa faveur. Il est vrai qu’Edouard Mertens avait rapporté de ses voyages aux quatre coins de l’Europe et d’ailleurs (3), autant qu’au retour de ses multiples participations aux expositions agrico-horticoles, diplômes et médailles qui avaient achevé de consacrer le jeune récipiendaire, alors âgé de 36 ans, comme un des spécialistes de l’agriculture moderne. Sa participation au jury de l’Exposition internationale de Londres de 1851 s’ajouta aux lauriers déjà récoltés. Il exposait aussi volontiers, parmi les fleurs et les plantes irrésistibles (4) (sic) obtenues dans les serres chauffées d’Ostin, des pêches blanches à nulle autre pareilles. Une toile de l’époque le montre le visage carré, favoris fournis sur jabot blanc, un peu perdu dans ses pensées, et entouré d’un groupe de notables et de membres de jurys de concours dont il faisait partie, à l’ouverture de l’exposition internationale industrielle à Londres (5).

Son action née et poursuivie à Ostin avec les deniers de l’Etat s’était parfaitement inscrite dans la mutation de la nouvelle agriculture jusque-là artisanale, se transformant en une agriculture mécanisée et à laquelle ne tardera pas de succéder l’industrialisation déjà triomphante dans les autres secteurs de production. Il caressait le projet, depuis 1853, d’équiper son entreprise de machines à vapeur dans le but de remplacer les chevaux.

Edouard Mertens eut recours à diverses mesures en vue d’atteindre les objectifs fixés par le Ministre et ses services. Les plus novatrices furent l’utilisation des (nouvelles) machines qu’il fut le premier à importer en Belgique -dès 1846- et qu’il modifiait à dessein de les rendre plus performantes encore (6). Parmi ces machines importées la charrue Dombasle et la moissonneuse Mc Cormick furent deux instruments que l’atelier du forgeron Wilmart de Champion modifia à la demande du baron Mertens avant de les distribuer sous le label d’Ostin aux autres entreprises agricoles de la région.

Simultanément il luttait contre les résurgences et les fonds humides en plantant des haies-rideaux de peupliers, dont les racines, véritables éponges, s’étendent jusqu’à quinze mètres de part et d’autre du tronc. Il avait encore le souci de préserver de la verse provoquée par les pluies drues et les vents d’orages dits de la Saint-Laurent, les cultures de céréales en morcelant les champs de haies-coupe-vents, à la manière des bocages normands ou du pays de Herve, présentant comme une mosaïque rythmée de haies de pruneliers et d’aubépines d’un mètre à 1,40 m de haut (7). Enfin, il ne cessa, déjà bien avant la subsidiation de son école expérimentale, d’améliorer la pénétration dans le sol des eaux pluviales et de leur écoulement par l’enfouissement de drains dans les champs, à 1 m voire 1,20 m de profondeur. Ces drains en terre cuite poreuse étaient fabriqués sur place à l’aide de machines et de divers outillages à “rigoler” importés d’Angleterre, destinés au creusement des profondes rigoles. On en fabriqua bientôt à Andenne, ensuite dans toute la Hesbaye et cette fabrication, dont il fut l’initiateur, se poursuivra dans le Hainaut.

Les résultats obtenus, aussi à la hauteur des attentes que des investissements consentis, constituèrent un progrès majeur malgré certaines récriminations émanant de la main d’œuvre de journaliers: “ces machines nous enlèvent le pain de la bouche” -prindre le pwin d’nos ôtes-, entendit-on dans les milieux saisonniers de Dhuy et de Warisoulx. On n’était pas plus prophète en son pays à cette époque qui connut tant d’innovations déterminantes en matière de productions alimentaires considérées selon des critères tant de qualité que de quantité. Car, par exemple, des drains conçus et fabriqués à Ostin à cette époque, sont encore en fonction aujourd’hui dans le plateau de haute-Hesbaye, entre Gembloux et Eghezée. Le parc et le potager d’Ostin furent également drainés. On allait vivre en Hesbaye, pendant près de cent ans, comme un âge d’or de l’agriculture avant les avènements de l’ère agricole chimique et de l’agriculture génétique.

Edouard Mertens avait décrit la technique du drainage des terres humides et consigné les résultats obtenus dans un ouvrage édité déjà en 1849 (8) qui fit rapidement autorité dans le pays et au delà même de nos frontières puisqu’il fut réédité à Tarbes, en 1861, sous le titre De l’avenir de l’agriculture en France.

Ce brillant esprit parmi les plus éclairés de son temps et de son domaine avait encore consacré “un champ d’expériences”, situé immédiatement devant l’entrée de l’école, à l’emplacement même d’un hangar à bovins construit en béton au début des années 1990. Le chercheur y procédait à des essais de cultures et sacrifiait volontiers à sa passion des plantes et des fleurs les plus rares en obtenant des cultures aussi variées que les choux branchus, les topinambours, le Ray grass italien, huit maïs américains différents, lesquels furent exposés à Londres en 1851, des séradelles, des panais, des camelines, différentes sortes de fétuques, des pimprenelles, etc. au total pas moins de 37 variétés de plants étaient testés dans ce champ d’expériences, dans les serres, à droite et à gauche du colombier et dans le jardin-potager du château où venaient encore les meilleurs plants des tabacs turcs et même de La Havane. Qu’on vivait bien à Ostin en ces temps-là !

L’amélioration du cheptel d’Ostin mobilisait également Edouard Mertens : toujours d’Angleterre, il importa taureaux et béliers, chevaux de labour, bêtes à cornes et à laines en même temps que graines et semences…

Cependant et malgré les rapports, entre tous les plus favorables, faits au Parlement (6) par les inspecteurs du ministère, consignant l’atteinte des objectifs fixés, décrivant les bonnes conditions d’accueil des élèves et de vie dans l’institution, le baron Mertens faute de recevoir l’aide précédente, renonça à Ostin et se consacra à ses recherches agricoles dans le sud de la France. De Marseille où il résidait, il aurait dirigé des cultures jusqu’en Algérie où elles furent complètement dévastées par une invasion de sauterelles, deux ans à peine après le début de ses nouvelles plantations.
A Marseille, il vécut en famille jusqu’à son décès en 1867, entouré de ses six enfants dont Fernande (9), artiste-peintre formée à l’Académie des Beaux Arts de cette ville, qui fit un portrait de caractère de sa mère, Madame Edouard de Mertens d’Ostin, née Sophie Woelfing le 6 juillet 1820.

Hugues BOUCHER, octobre 2011,
d’après la documentation de Sabine Schoonjans.

(1) Thorout, Oostacker, Oudenbourg, Gand, Vilvorde, Rollé, Haine Saint-Pierre, Leuze (en Hainaut), Attert, Tirlemont, Chimay, Verviers et Ostin.
(2) in Annuaire de l’Agriculture belge pour 1850. Bruxelles, 1850. p. 166.
(3) Edouard Mertens avait été élevé en Angleterre et avait passé sa jeunesse à voyager dans l’Europe entière, et quatre ans en Nubie, en Egypte et aux Indes orientales…
(4) “Figuier, pandanus, dracænia, ficus, araucaria, astrocarium, caladium, bananier, cycadées et autres plantes irrésistibles”… in Charles MORREN, La Belgique horticole, Journal des Jardins, des serres et des vergers.  Tome 5. Liège, 1855. Les pêches blanches de la grande serre furent distinguées à l’Exposition horticole et agricole de Bruxelles, en 1847.
(5) Un tableau du peintre londonien Henry Courtney Selous (1803-1890) montre Edouard Mertens parmi les dignitaires et la Cour d’Angleterre entourant la reine Victoria à la cérémonie d’ouverture de la Great exhibition of the works of industry of all nations, au Crystal Palace de Londres, le 1er mai 1851.
(6) ” Les hangars de l’école avec ses (41) machines acquises à grand frais ressemblaient à un musée agricole”, a dit l’inspecteur Eugène BIDAUT. In Recueil des pièces imprimées par ordre de la Chambre des Représentants, Bruxelles, session 1850-1851, Inspection des écoles d’agriculture, n° 5, p. 12.
(7) Léopold Genicot . Racines d’espérances, 20 siècles en Wallonie. Didier Hatier, Bruxelles, 1986. Lithographie  d’Edwin Toovey (1826-1906), Ferme-école d’agriculture du Baron Edouard Mertens, extrait de La Belgique industrielle en 1850: vue des établissements industriels de la Belgique, Jules Géruzet, Bruxelles, 1852.
(8) Edouard Mertens. Faits et observations sur l’utilité du drainage perfectionné. Vanderauwera. Bruxelles, 1849.
(9) Fernande de Mertens. Née à Bruxelles en 1850, décédée à Marseille en 1924. Ce portrait est conservé dans les collections du Musée des Beaux Arts de Marseille.

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