En automne 1984, pendant les premiers travaux de restauration et d’adaptation d’Ostin entrepris à dessein d’accueillir les vacanciers-musiciens en stages d’été, on se mit également en quête de retrouver “les passagers des siècles” qui occupèrent ces lieux et d’en dresser l’historique. On apprit rapidement qu’au tournant de la moitié du XIXe siècle, Ostin fut le siège d’une institution pédagogique destinée au perfectionnement aux métiers de l’agriculture et de l’horticulture. Cette école fut dirigée de 1849 à 1855 par le propriétaire des lieux, le baron Edouard Mertens, qui tenait ces biens de sa mère, la dame veuve Louis-Joseph Mertens, née Krüger, qui les avait acquis, elle, précédemment, d’Alexandrine de Brunet. Elle-même en était devenue propriétaire par une vente publique à Namur, en juillet 1825.
Une famine importante avait déferlé sur l’Europe de 1845 à 1847. Cette disette avait provoqué dans nos contrées une crise économique profonde. Le gouvernement du jeune Etat de la Belgique, dès 1849, soucieux de répondre aux graves problèmes d’approvisionnement alimentaire, avait décidé de créer à travers le territoire national pas moins de treize fermes-écoles (1) avec l’espoir d’améliorer rapidement les rendements des terres cultivées. Cependant, ces efforts et les subsides alloués par la suite entre 1855 et 1860, furent limités aux institutions de Nivelles et Lierre et finalement, en Wallonie, par la loi du 18 juillet 1860, une seule institution d’enseignement supérieur allait subsister et bénéficier de l’aide publique. Celle-ci fut dès lors concentrée sur Gembloux où naquit, en 1861, la Faculté universitaire des Sciences agronomiques de cette ville.
Le baron Edouard Mertens ferma son école en mars 1855, vendit son domaine et le contenu de celui-ci à la famille t’Sterstevens qui s’en porta acquéreur à la vente publique du 3 juillet 1855. L’affiche de cette vente apprend par le détail, que le domaine était constitué de 203 ha de bonnes terres de culture. 25 ha arborés des espèces les plus choisies, séculaires, étaient réservés au parc de plaisance entourant le corps de logis du château en ce inclus l’étang artificiel creusé au Nord-Ouest des bâtisses au tout début du XVIIIe siècle. Les briques ainsi confectionnées sur place avec l’argile puisé dans l’étang avaient servi en 1714 à Charles-Joseph Marotte de Montigny, à reconstruire quasi complètement le château et la plupart des dépendances de celui-ci.
Ces écoles expérimentales, créées suite à l’appel du Ministre de l’Intérieur Charles Rogier en 1847, avaient reçu la mission de décupler les ressources et les forces de la production agricole au moyen d’un enseignement spécial à la fois théorique et pratique (2). On y dispensait encore des cours de science vétérinaire. L’ensemble des écoles disposaient pour la réalisation de cet objectif d’un crédit d’un million de francs, ce qui représentait un budget considérable pour l’époque.

La reine Victoria à la cérémonie d’ouverture de la "Great exhibition of the works of industry of all nations", au Crystal Palace de Londres, le 1er mai 1851.
Le site d’Ostin fut choisi par le ministère de l’Intérieur, en raison des vastes connaissances en agriculture du baron Mertens. Le C.V. de l’impétrant, dirions-nous aujourd’hui, autant que les grandes capacités d’accueil de son entreprise agricole et d’élevage avaient plaidé en sa faveur. Il est vrai qu’Edouard Mertens avait rapporté de ses voyages aux quatre coins de l’Europe et d’ailleurs (3), autant qu’au retour de ses multiples participations aux expositions agrico-horticoles, diplômes et médailles qui avaient achevé de consacrer le jeune récipiendaire, alors âgé de 36 ans, comme un des spécialistes de l’agriculture moderne. Sa participation au jury de l’Exposition internationale de Londres de 1851 s’ajouta aux lauriers déjà récoltés. Il exposait aussi volontiers, parmi les fleurs et les plantes irrésistibles (4) (sic) obtenues dans les serres chauffées d’Ostin, des pêches blanches à nulle autre pareilles. Une toile de l’époque le montre le visage carré, favoris fournis sur jabot blanc, un peu perdu dans ses pensées, et entouré d’un groupe de notables et de membres de jurys de concours dont il faisait partie, à l’ouverture de l’exposition internationale industrielle à Londres (5).
Son action née et poursuivie à Ostin avec les deniers de l’Etat s’était parfaitement inscrite dans la mutation de la nouvelle agriculture jusque-là artisanale, se transformant en une agriculture mécanisée et à laquelle ne tardera pas de succéder l’industrialisation déjà triomphante dans les autres secteurs de production. Il caressait le projet, depuis 1853, d’équiper son entreprise de machines à vapeur dans le but de remplacer les chevaux.
Edouard Mertens eut recours à diverses mesures en vue d’atteindre les objectifs fixés par le Ministre et ses services. Les plus novatrices furent l’utilisation des (nouvelles) machines qu’il fut le premier à importer en Belgique -dès 1846- et qu’il modifiait à dessein de les rendre plus performantes encore (6). Parmi ces machines importées la charrue Dombasle et la moissonneuse Mc Cormick furent deux instruments que l’atelier du forgeron Wilmart de Champion modifia à la demande du baron Mertens avant de les distribuer sous le label d’Ostin aux autres entreprises agricoles de la région.
Simultanément il luttait contre les résurgences et les fonds humides en plantant des haies-rideaux de peupliers, dont les racines, véritables éponges, s’étendent jusqu’à quinze mètres de part et d’autre du tronc. Il avait encore le souci de préserver de la verse provoquée par les pluies drues et les vents d’orages dits de la Saint-Laurent, les cultures de céréales en morcelant les champs de haies-coupe-vents, à la manière des bocages normands ou du pays de Herve, présentant comme une mosaïque rythmée de haies de pruneliers et d’aubépines d’un mètre à 1,40 m de haut (7). Enfin, il ne cessa, déjà bien avant la subsidiation de son école expérimentale, d’améliorer la pénétration dans le sol des eaux pluviales et de leur écoulement par l’enfouissement de drains dans les champs, à 1 m voire 1,20 m de profondeur. Ces drains en terre cuite poreuse étaient fabriqués sur place à l’aide de machines et de divers outillages à “rigoler” importés d’Angleterre, destinés au creusement des profondes rigoles. On en fabriqua bientôt à Andenne, ensuite dans toute la Hesbaye et cette fabrication, dont il fut l’initiateur, se poursuivra dans le Hainaut.
Les résultats obtenus, aussi à la hauteur des attentes que des investissements consentis, constituèrent un progrès majeur malgré certaines récriminations émanant de la main d’œuvre de journaliers: “ces machines nous enlèvent le pain de la bouche” -prindre le pwin d’nos ôtes-, entendit-on dans les milieux saisonniers de Dhuy et de Warisoulx. On n’était pas plus prophète en son pays à cette époque qui connut tant d’innovations déterminantes en matière de productions alimentaires considérées selon des critères tant de qualité que de quantité. Car, par exemple, des drains conçus et fabriqués à Ostin à cette époque, sont encore en fonction aujourd’hui dans le plateau de haute-Hesbaye, entre Gembloux et Eghezée. Le parc et le potager d’Ostin furent également drainés. On allait vivre en Hesbaye, pendant près de cent ans, comme un âge d’or de l’agriculture avant les avènements de l’ère agricole chimique et de l’agriculture génétique.
Edouard Mertens avait décrit la technique du drainage des terres humides et consigné les résultats obtenus dans un ouvrage édité déjà en 1849 (8) qui fit rapidement autorité dans le pays et au delà même de nos frontières puisqu’il fut réédité à Tarbes, en 1861, sous le titre De l’avenir de l’agriculture en France.
Ce brillant esprit parmi les plus éclairés de son temps et de son domaine avait encore consacré “un champ d’expériences”, situé immédiatement devant l’entrée de l’école, à l’emplacement même d’un hangar à bovins construit en béton au début des années 1990. Le chercheur y procédait à des essais de cultures et sacrifiait volontiers à sa passion des plantes et des fleurs les plus rares en obtenant des cultures aussi variées que les choux branchus, les topinambours, le Ray grass italien, huit maïs américains différents, lesquels furent exposés à Londres en 1851, des séradelles, des panais, des camelines, différentes sortes de fétuques, des pimprenelles, etc. au total pas moins de 37 variétés de plants étaient testés dans ce champ d’expériences, dans les serres, à droite et à gauche du colombier et dans le jardin-potager du château où venaient encore les meilleurs plants des tabacs turcs et même de La Havane. Qu’on vivait bien à Ostin en ces temps-là !
L’amélioration du cheptel d’Ostin mobilisait également Edouard Mertens : toujours d’Angleterre, il importa taureaux et béliers, chevaux de labour, bêtes à cornes et à laines en même temps que graines et semences…
Cependant et malgré les rapports, entre tous les plus favorables, faits au Parlement (6) par les inspecteurs du ministère, consignant l’atteinte des objectifs fixés, décrivant les bonnes conditions d’accueil des élèves et de vie dans l’institution, le baron Mertens faute de recevoir l’aide précédente, renonça à Ostin et se consacra à ses recherches agricoles dans le sud de la France. De Marseille où il résidait, il aurait dirigé des cultures jusqu’en Algérie où elles furent complètement dévastées par une invasion de sauterelles, deux ans à peine après le début de ses nouvelles plantations.
A Marseille, il vécut en famille jusqu’à son décès en 1867, entouré de ses six enfants dont Fernande (9), artiste-peintre formée à l’Académie des Beaux Arts de cette ville, qui fit un portrait de caractère de sa mère, Madame Edouard de Mertens d’Ostin, née Sophie Woelfing le 6 juillet 1820.
Hugues BOUCHER, octobre 2011,
d’après la documentation de Sabine Schoonjans.
(1) Thorout, Oostacker, Oudenbourg, Gand, Vilvorde, Rollé, Haine Saint-Pierre, Leuze (en Hainaut), Attert, Tirlemont, Chimay, Verviers et Ostin.
(2) in Annuaire de l’Agriculture belge pour 1850. Bruxelles, 1850. p. 166.
(3) Edouard Mertens avait été élevé en Angleterre et avait passé sa jeunesse à voyager dans l’Europe entière, et quatre ans en Nubie, en Egypte et aux Indes orientales…
(4) “Figuier, pandanus, dracænia, ficus, araucaria, astrocarium, caladium, bananier, cycadées et autres plantes irrésistibles”… in Charles MORREN, La Belgique horticole, Journal des Jardins, des serres et des vergers. Tome 5. Liège, 1855. Les pêches blanches de la grande serre furent distinguées à l’Exposition horticole et agricole de Bruxelles, en 1847.
(5) Un tableau du peintre londonien Henry Courtney Selous (1803-1890) montre Edouard Mertens parmi les dignitaires et la Cour d’Angleterre entourant la reine Victoria à la cérémonie d’ouverture de la Great exhibition of the works of industry of all nations, au Crystal Palace de Londres, le 1er mai 1851.
(6) ” Les hangars de l’école avec ses (41) machines acquises à grand frais ressemblaient à un musée agricole”, a dit l’inspecteur Eugène BIDAUT. In Recueil des pièces imprimées par ordre de la Chambre des Représentants, Bruxelles, session 1850-1851, Inspection des écoles d’agriculture, n° 5, p. 12.
(7) Léopold Genicot . Racines d’espérances, 20 siècles en Wallonie. Didier Hatier, Bruxelles, 1986. Lithographie d’Edwin Toovey (1826-1906), Ferme-école d’agriculture du Baron Edouard Mertens, extrait de La Belgique industrielle en 1850: vue des établissements industriels de la Belgique, Jules Géruzet, Bruxelles, 1852.
(8) Edouard Mertens. Faits et observations sur l’utilité du drainage perfectionné. Vanderauwera. Bruxelles, 1849.
(9) Fernande de Mertens. Née à Bruxelles en 1850, décédée à Marseille en 1924. Ce portrait est conservé dans les collections du Musée des Beaux Arts de Marseille.